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vendredi 5 février 2016

Michpatim : Oui à la laïcité


La section de cette semaine, « Michpatim », est un embryon des Codes civil et pénal que le peuple juif devra respecter durant toute son histoire.
La première question que nous pouvons nous poser est : pourquoi les lois viennent-elles de Dieu et non de l’Homme ?

Le Rav Munk répond en écrivant : « Les normes du droit civil et criminel du judaïsme ont été révélées par Dieu au Mont Sinaï. La justice, principe critique du droit, n’est ni dans le cœur de l’homme ni dans sa nature. « La justice regarde du haut des cieux » (Ps. LXXXV,12). Elle émane de Dieu qui en est la source exclusive. Pas plus que la détermination du bien et du mal, l’homme ne connaît l’essence et la nature de la justice. Son incapacité manifeste à fixer les lois de la justice est à attribuer au fait que sa connaissance des créatures et de son propre Moi demeure toute relative par rapport à celle du Créateur. »

Je vous mentirais si je n’écrivais pas que je suis dubitatif face à ce commentaire qui résume bien la position de nos Sages. Les normes du droit ont heureusement toujours évolué avec la société. Un acte condamné il y a quelques années peut devenir un acte permis de nos jours. Une action non répréhensible il y a quelques temps peut être répréhensible aujourd’hui. Certaines lois édictées dans cette section ne peuvent être respectées (heureusement) de nos jours. En voici certains exemples criants :

Chap. 21, V. 7 : « Et si un homme vend sa fille comme servante, elle ne sortira pas à la façon du départ des esclaves »

Chap. 21, V. 12 : « Celui qui frappe un homme et que celui-ci meurt, sera assurément mis à mort. »

Chap. 21, V. 15 : « Et celui qui maudit son père ou sa mère sera assurément mis à mort. »

Ainsi, je pense que nulle loi ne peut être valable pour l’éternité. Il existe bien sûr des principes de justice universelle mais ce ne sont que des principes et non des règles.

La deuxième interrogation que m’amène cette section porte sur la laïcité et le Judaïsme. En effet si le monde occidental et principalement la France, établit une barrière entre la religion et l’État, le Judaïsme tel qu’il est décrit dans les textes saints se mêle de la vie de l’État, des questions du droit civil, pénal et économique. Ainsi, le Traité Bava Kama (30 a) nous enseigne que celui qui désire être pieux et dévot doit observer scrupuleusement les règles des lois civiles et des dommages édictés par la Torah.

Dans un même temps, le Talmud, dans le Traité Baba Kama, chap.10, p 113a, nous enseigne que « La loi du pays est la loi », « dina demalkhouta dina »
Nous savons que c’est à partir de cet adage talmudique exprimé en araméen que les Juifs ont traversé le temps et l’espace.

Depuis l'antiquité, cet adage a été un mode de vie pour les juifs. Ainsi, ils ont toujours respecté les lois civiles des pays où ils résidaient tout en pratiquant leur spiritualité.

Le principe talmudique « dina demalkhouta dina », « la loi du royaume est la loi », a une caractéristique propre : il fait partie des rares principes indiscutés mais le Talmud nous donne au travers d’exemples l’application de cet adage.

Le premier se trouve dans le traité Nedarim. Que nous dit ce texte ?

Il y énonce qu'un contribuable peut dire au percepteur que les biens que celui-ci s'apprête à saisir ne lui appartiennent pas.  Le texte s'étonne qu'une telle chose soit permise. Mais pourtant, s'interroge le texte, la loi du royaume est la loi ? Nos sages répondent que cela n'est autorisé que dans le cas d'un percepteur qui agit de manière arbitraire, par exemple un percepteur qui fixe de son propre chef le montant de l'imposition. Mais si le montant de l'impôt est clairement défini et si le percepteur est un fonctionnaire, il est obligatoire de payer honnêtement ses impôts car la loi du royaume est la loi.

Le deuxième exemple se trouve dans le traité Baba kama. En partant du fait que la loi juive interdit de faire usage d'un bien volé, la question suivante se pose : comment peut-il être autorisé de passer sur un pont construit avec des rondins de bois saisis par l'administration chez des particuliers ? Si cette saisie est un vol, il est interdit de passer sur le pont. Mais, répond le Talmud à nouveau, la loi du royaume est la loi. L'administration peut saisir des bois pour construire des ponts, quitte au propriétaire à se faire dédommager par la suite. En d'autres termes, l'Etat a un droit d'expropriation en vue de réaliser des travaux d'intérêt public.

D'une manière générale, les décisions du pouvoir politique concernant la vie morale et religieuse comme la circoncision, l’abattage rituel ne peuvent contraindre le Judaïsme.

Nous pouvons remarquer par ces exemples que les penseurs du Judaïsme sont en contradiction avec les lois édictées dans la section michpatim et sont très laïcs. Pour eux, le Judaïsme n’accepte pas que le pouvoir politique empiète sur son propre domaine et comme religion il accepte les règles du pouvoir.

Non seulement nos Sages respectent le principe de laïcité mais en plus ils respectent le principe de l’universalité des lois tel qu’il est prévu par la Constitution.

Ainsi pour être valable, un décret royal doit encore avoir un caractère d'universalité, être une loi générale. Maïmonide précise :

« Un roi qui a saisi le domaine ou le champ de l'un des habitants du pays contrairement à la législation fixée est un voleur ; celui qui achète [ce terrain] au roi doit le restituer à son propriétaire. Le principe est le suivant : toute loi décrétée par le roi [fixant des règles de propriété] et applicable à tous et non pas seulement relative à tel individu en particulier, une telle loi est valable. Une acquisition faite en conformité avec cette loi n'est pas un vol ; en revanche, ce que le roi saisit chez telle personne contrairement à la loi connue de tous est un vol. »

La laïcité à la française a permis que les juifs français deviennent citoyens à part entière. 
Le 3 août 1789, trois semaines après la prise de la Bastille, l’abbé Grégoire s’écria à propos des Juifs : « Cinquante mille Français s’endorment ce soir comme des serfs, faites-en sorte qu’ils se réveillent demain libres citoyens. »

Puis il fut demandé aux Juifs d’exprimer leurs doléances. Les représentants de la communauté juive exprimèrent leur volonté de participer au mouvement historique qui allait transformer la France et l’Europe.
Ce n’est qu’en 1791 que l’on accorda les droits civiques aux juifs. Ce fut la première fois depuis l’année 70 que les Juifs devenaient citoyens.

Napoléon convoqua en 1807 une assemblée de notables juifs (le Sanhédrin).

Le souci principal du Grand Sanhédrin avait été de montrer que les dogmes juifs se conciliaient avec les lois civiles françaises et c’est précisément ce que Napoléon désirait savoir. Les dignitaires juifs durent répondre à une douzaine de questions.

L'assemblée y répondit de la manière la plus claire en ne cédant rien sur les principes religieux tout en proclamant la soumission des Juifs à la loi civile française et leur attachement à l’empire.

Actuellement, une partie de la communauté juive se replie sur elle-même et ne se sent pas citoyenne à 100 %. Au vu de la montée de l’antisémitisme en France en Europe, ce sentiment peut se comprendre mais l’accepter impliquera un retour en arrière pour la communauté. Les juifs font partie intégrante de la France. Les juifs n’ont ni plus de droits ni plus de devoirs que les autres.
Certains rabbins passent outre la décision du Talmud « La loi du pays est la loi » et veulent que certaines décisions judiciaires soient rendues par un tribunal rabbinique et non par un tribunal civil.
A ces rabbins, le député de la noblesse, le comte de Clermont -Tonnerre répondit déjà en 1791 par « Il faut tout refuser aux Juifs comme nation et tout leur accorder comme individus »



Eric Gozlan

jeudi 24 décembre 2015

Juifs du monde entier: unissez vous


La section de cette semaine nous raconte que Jacob, sentant sa fin approcher, rassemble ses fils et petits-fils autour de lui pour les bénir.
Je souhaite réfléchir avec vous à propos d’une bénédiction portant sur l’union du peuple juif, laquelle, comme nous le savons laisse à désirer depuis nombre d’années.
Etre uni est d’une importance primordiale car comment espérer faire la paix avec ses ennemis si un peuple est désuni. J’ai souvent discuté avec des Palestiniens sur les possibilités de fin de conflit mais j’ai remarqué que certains parlaient au nom d’un dirigeant tandis que d’autres me disaient que ce même dirigeant n’avait aucune influence sur eux et donc qu’un accord avec ce dernier serait sans valeur.
Revenons au texte de la semaine :
Béreshit, chapitre 49, Versets 1 et 2 : « Jacob appela ses fils et dit : « Rassemblez-vous et je vous dirai ce qui vous arrivera à la fin des jours. Regroupez-vous et écoutez, ô fils de Jacob, et écoutez votre père. » »
Nous observons qu’à deux reprises, Jacob demande à ses descendants de se rassembler et de s’unir. Rabbi Yéhouda Halévi, rabbin et poète (1075-1141) nous enseigne dans son livre Khouzari, (I, 95) : « Alors que depuis les débuts de l’humanité, ce ne fut toujours qu’une seule personnalité par génération qui fût l’élue de Dieu et sur qui reposait l’esprit saint, ce fut ici la première fois qu’un groupe entier fut trouvé digne de cette distinction. Il forma le noyau dur du futur peuple élu. »
Le Rav Munk ajoute : « L’indéfectible solidarité des familles d’Israël est pour Jacob la première condition pour la réalisation de la bénédiction. Le passé lui a enseigné quel mal peut être provoqué par la désunion, la haine et la jalousie. En songeant à l’avenir, où il ne serait pas là pour former le point de ralliement de la famille, quelle nécessité pouvait lui paraître plus urgente pour la constitution de la future nation que celle de l’union fraternelle défiant toute épreuve ? »
Ainsi, d’après nos Maîtres, nous devons être unis, solidaires pour être bénis. Malheureusement, au vu des discours entendus de différents leaders religieux, ce n’est pas le cas. A ceux qui vont me dire que les « laïcs » aussi cassent l’unité du peuple juif, je ne peux que répondre par l’affirmative mais ces derniers ne prétendent pas respecter les textes sacrés.
Essayons de comprendre ce qui se passe
Juifs orthodoxes et juifs libéraux
Nombre de juifs orthodoxes ne considèrent pas les libéraux comme des « vrais juifs », pourtant lorsque nous discutons avec ces derniers, rien ne les différencie des orthodoxes à part une volonté de moderniser la Halacha (la loi juive). Certains rabbins orthodoxes vont même jusqu’à dire en public que les libéraux essaient de créer une nouvelle religion, ce qui sous-entend qu’ils doivent être rejetés du Judaïsme. Nous assistons en Israël, depuis plusieurs d’années, à un conflit entre le rabbinat et les instances gouvernementales sur la légitimité du judaïsme libéral.
Je me suis toujours posé la question du refus orthodoxe des libéraux. Moderniser la Halacha a été fait de tous temps. Lorsque nous étudions les textes, nous nous référons aux explications de grands maîtres tels Rachi, Sforno qui nous expliquent comment interpréter certaines lois. Pourquoi ne pouvons-nous pas le faire de nos jours ? Prenons l’exemple du Choulhan Aroukh, compilé au XVIe siècle par Joseph Caro. Ce livre est le code de la loi juive, il nous explique comment un juif doit vivre au jour le jour. Comme tout texte écrit au XVI e siècle, il ne peut être applicable en totalité au XXIe siècle ; le monde a changé depuis, la technologie a évolué et pourtant certains nous disent que le Choulhan Aroukh doit être suivi à la lettre. Ils oublient que ce livre est un code de lois et que comme tout code, il doit évoluer.
Si certains veulent faire évoluer la loi juive, notamment la conversion, le divorce ; est-ce une raison de les rejeter ? A-t-on rejeter les rabbins qui ont interdit qu’on lapide les femmes adultères ?

Juifs orthodoxes et laïcs.
Ecrire à ce sujet me fait penser à une blague où un juif laïc dit qu’il est laïc, Dieu merci ! Ce qui différencie le judaïsme des autres religions est le sentiment d’appartenance à un peuple. Ainsi beaucoup de « juifs laïcs » se sentent juifs et attachés au judaïsme. Lorsque nous observons les jeunes de l’ «Hashomer hatsair » (mouvement de jeunesse juif non religieux), nous pouvons remarquer leur fierté d’être juifs.
Sont-ils membres de seconde zone du peuple juif ? je ne pense pas.
Israël, à ses débuts ,a été construit par des juifs socialistes et laïcs. Beaucoup d’entre eux ont donné leur vie pour construire ce pays et même si cela va déplaire à certains, peu de juifs orthodoxes étaient présents à leurs côtés. De nos jours, une grande partie des juifs orthodoxes sont en accord avec l’idée du sionisme mais ils doivent se rappeler que cette terre, où ils peuvent habiter, est vivante grâce à ces « juifs laïcs », alors pourquoi les rejeter maintenant ?

Mes chers amis, je souhaite terminer cette réflexion par Nietzsche qui écrivait : « Qu’est-ce qu’aimer, sinon comprendre et se réjouir qu’un autre être vive, agisse et sente d’une autre manière que nous, d’une manière opposée, même ? Afin que l’amour puisse unir les contraires dans la joie, il ne faut pas qu’il les supprime, les nie. — Même l’amour de soi a pour condition première la dualité (ou la multiplicité) irréductible dans une seule et même personne. »

Chabbat chalom

Eric Gozlan